Pourquoi faut-il limiter l’usage de l’intelligence artificielle pour faire ses devoirs ?

Pourquoi faut-il limiter l’usage de l’intelligence artificielle pour faire ses devoirs ?
ChatGPT, Claude, Gemini et les autres, ont changé la façon dont les élèves font leurs devoirs.
En quelques secondes, vous pouvez faire l’intégralité d’une dissertation si vous le souhaitez, obtenir un résumé, résoudre une équation…
Autant dire que c’est tentant. Et soyons réalistes : demander aux jeunes de ne pas utiliser l’intelligence artificielle pour leurs devoirs est aussi efficace que de leur dire d’utiliser une encyclopédie papier au lieu d’utiliser internet. C’est-à-dire absolument pas efficace.
Mais avant de creuser ce sujet de l’IA et des devoirs, commençons par remettre les choses en perspective ↓
Les devoirs ne servent pas uniquement à “trouver la bonne réponse” ou à “avoir une bonne note”
Dans la vie quotidienne, les élèves ne se posent pas vraiment la question : il faut faire ses devoirs, ils les font, point à la ligne. À quoi servent ces devoirs, ce n’est pas vraiment le sujet pour eux. Le but est d’avoir la meilleure note possible (ou la moins pire selon les cas 😬).
Mais un devoir ne sert pas uniquement à obtenir un “résultat juste”.
Si les professeurs donnent des devoirs, c’est avant tout pour :
- mémoriser des savoirs ;
- automatiser une méthode ;
- vérifier que l’on a compris une ou plusieurs notions ;
- appliquer ses connaissances ou les réutiliser dans un contexte différent ;
- repérer ce que l’on ne maîtrise pas (encore) ;
- apprendre à chercher malgré une difficulté.
L’Académie de Paris, dans un document intitulé “Encadrer l'utilisation de l'IA dans les devoirs à la maison”, explique aussi que le travail à la maison participe à la mémorisation, à la compréhension, au raisonnement et à l’autonomie des élèves.
Bien sûr, l’intelligence artificielle peut fournir une réponse correcte en quelques secondes, sans que l’élève ait à réaliser lui-même le travail. Bien sûr qu’il peut se contenter de recopier. Et avoir une bonne note à son devoir.
Mais est-ce souhaitable pour l’élève ? (Sans même parler du prof qui se met à corriger des robots !)
IA et devoirs : que sait-on réellement des effets de l’intelligence artificielle sur les apprentissages ?
Les recherches sur l’utilisation des intelligences artificielles génératives sont encore récentes. Il faut donc garder de la hauteur sur les études dont nous allons parler tout de suite.
Ceci étant dit, plusieurs études montrent tout de même que la manière dont nous utilisons l’IA modifie notre engagement dans une tâche.
Quand l’IA rédige, notre cerveau est moins mobilisé
Dans l’étude préliminaire Your Brain on ChatGPT, une équipe du MIT Media Lab a étudié la façon dont 54 personnes faisaient des rédactions dans trois situations différentes :
- avec ChatGPT ;
- avec un moteur de recherche ;
- sans outil extérieur.
L’activité cérébrale des participantes et participants était mesurée grâce à un électroencéphalogramme (EEG).
Les personnes qui écrivaient seules présentaient les réseaux de connectivité cérébrale les plus étendus. Celles qui utilisaient un moteur de recherche se situaient entre les deux. Le groupe utilisant ChatGPT affichait, pendant la tâche, la connectivité globale la plus faible.
Les membres de ce groupe avaient également davantage de difficultés à citer ce qu’ils venaient d’écrire et se sentaient aussi moins “propriétaires” de leur texte. AÏE.
Nous le répétons, cela ne veut pas dire que l’IA endommage le cerveau à proprement parler. Mais ça indique que l’on mobilise moins notre cerveau, en tout cas dans ce cadre précis.
Les autrices et auteurs de l’étude demandent d’ailleurs explicitement de ne pas employer ce type de formulation alarmiste. Ils parlent d’une première étude exploratoire, avec un petit nombre de participantes et participants et une tâche très précise : rédiger un essai.
Ceci étant dit, cette étude pose une vraie question : que mémorise-t-on et que comprend-on lorsque l’on délègue tout ou partie de la réflexion ?
L’IA nous aide à l’instant T… mais après ? Et que devient la persévérance ?
Une autre étude préliminaire AI Assistance Reduces Persistence and Hurts Independent Performance, publiée en 2026 sur la plateforme scientifique arXiv, apporte un éclairage intéressant, en s’intéressant à la résolution d’exercices de fractions et de compréhension écrite.
Au total, 1 222 personnes ont participé à plusieurs expériences. Certaines pouvaient utiliser une IA pour réaliser les exercices. D’autres devaient travailler sans elle.
Sans surprise, les personnes assistées par l’IA réussissaient mieux tant que l’outil restait disponible.
La situation changeait lorsque l’IA leur était retirée.
Les participantes et participants qui s’étaient appuyés sur elle obtenaient alors de moins bons résultats seuls. Dans certaines expériences, ils abandonnaient aussi plus facilement les exercices.
Là encore, il faut rester prudent·es.
Cette étude est une prépublication : elle n’a pas encore terminé le processus d’évaluation scientifique. Les personnes testées étaient par ailleurs des adultes recrutés en ligne, et non des collégiens ou des lycéens suivis pendant toute une année scolaire par exemple.
Mais elle montre quelque chose qui parait assez logique dès qu’on y réfléchit un peu : si l’on s’habitue à recevoir immédiatement la solution, il devient plus difficile de continuer à chercher par soi-même.
C’est exactement le même principe finalement que lorsque l’on sait que l’on a une calculatrice toujours à portée de main. On a de plus en plus de mal à effectuer des calculs de tête. Combien d’entre vous savent encore poser des divisions ?
Bref, revenons à nos IA.
Apprendre implique parfois de bloquer.
On teste une méthode. Elle ne fonctionne pas. Alors on relit son cours, on essaie autre chose. On reprend le raisonnement, et on s’y remet.
Ce temps de recherche peut être pénible, mais c’est loin d’être du temps perdu. C’est aussi dans ces moments que se construisent l’autonomie et la persévérance.
Demander un indice ou demander la solution → ce n’est pas pareil
Un autre résultat de cette même étude concerne la façon dont on utilise l’IA.
Parmi les personnes assistées, 61 % déclaraient avoir surtout demandé directement les réponses. D’autres avaient plutôt demandé des indices ou des explications.
Or, la baisse des performances et de la persévérance était principalement concentrée chez les personnes ayant obtenu les solutions complètes.
Celles qui avaient demandé des indices ou des clarifications réussissaient mieux lorsqu’elles devaient ensuite travailler seules.
Mais l’intelligence artificielle nous rend-elle moins intelligents pour autant ?
La question a été posée (en des termes plus triviaux 😉) dans l’émission Quotidien à la neuropsychologue et directrice de recherche au CNRS Sylvie Chokron*.
On ne va pas vous mentir… Sa réponse n’est pas des plus optimistes.
Elle alerte : lorsqu’on confie une tâche à l’IA, on sollicite moins les capacités qui nous permettent de la réaliser tout·e seul·e, comme on vient de le voir.
Chercher une idée, retrouver une information en mémoire, organiser son raisonnement ou rédiger un texte demande un travail cognitif.
Lorsque c’est l’IA qui effectue ce travail… eh bien ce n’est pas nous 😅. Donc notre cerveau est au repos au lieu d’être sollicité. Et moins on utilise notre cerveau, moins on arrive à l’utiliser. C’est comme nos muscles, ils finissent par s’atrophier.
Et si l’on relie à notre sujet particulier des élèves, ça a des effets encore plus délétères, l’enfance et l’adolescence étant les périodes les plus propices à la “musculation” du cerveau !
Par ailleurs, comme le résume Sylvie Chokron, laisser l’IA réfléchir à notre place revient aussi à sous-estimer nos propres capacités cognitives. Pas terrible pour attaquer sa vie avec confiance en soi !
*Pour voir la vidéo : https://www.youtube.com/shorts/NgTDycMeKGs
Maintenant que l’on sait ça, est-ce qu’interdire l’usage de l’IA pour les devoirs est une solution réaliste ?
Soyons pragmatiques : sauf à exercer une surveillance de tous les instants sur les devoirs de vos enfants, vous ne pourrez pas les empêcher d’utiliser l’intelligence artificielle pour leur travail à la maison.
Les travaux de l’Académie de Paris dont on parlait en début d’article estiment qu’environ 80% des élèves utilisent déjà les intelligences artificielles de manière totalement autonome, que ce soit pour obtenir de l’aide ou pour déléguer complètement un travail.
On peut toujours discuter de la précision de ce chiffre, mais une chose est sûre : l’IA est entrée dans les habitudes de nombreux jeunes. Ils ne cesseront pas de l’utiliser parce qu’un adulte leur demandera.
D’où l’intérêt d’engager la discussion avec tous les éléments que nous venons de développer, mais aussi de leur transmettre de bonnes pratiques.
L’objectif est double :
- préserver les moments où votre enfant va réfléchir et s’entraîner seul·e ;
- lui apprendre à utiliser l’IA correctement pour l’aider lorsqu’il ou elle en a besoin.
Comment utiliser l’intelligence artificielle sans la laisser faire ses devoirs à sa place ?
Avant de solliciter une IA, l’idéal serait que l’élève réussisse à se poser cette question : quel est l’objectif de mon devoir ?
Mémoriser une leçon ? Comprendre une notion ? S’entraîner ? Organiser ses idées ? Appliquer une méthode ? Selon l’objectif, l’utilisation de l’IA ne sera pas la même.
Voici en tout cas quelques pistes pour mieux utiliser l’IA pour ses devoirs à la maison.
1. Commencer par chercher seul
Avant d’ouvrir un outil, il est utile de :
- relire la consigne ;
- consulter son cours ;
- écrire ce que l’on sait déjà ;
- tester une première méthode ;
- repérer précisément l’endroit où l’on bloque.
La demande adressée à l’IA sera ensuite plus ciblée.
Et surtout, l’élève aura déjà commencé à réfléchir.
2. Demander un indice, pas la réponse
Exemple :
« Je veux résoudre cet exercice seul. Ne me donne pas la réponse. Donne-moi uniquement un premier indice. »
L’important est de se garder une partie du chemin à parcourir sans béquille numérique.
3. S’en servir pour vérifier un raisonnement déjà commencé
Exemple :
« Voici les étapes que j’ai suivies. Indique-moi à quel moment je me trompe, sans refaire tout l’exercice. »
Cela permet de corriger une erreur sans effacer tout le travail réalisé en amont.
4. Demander une nouvelle explication
Exemple :
« Explique-moi le théorème de Pythagore avec un exemple simple adapté à un élève de quatrième. »
L’IA peut reformuler ou proposer un autre exemple.
Mais il faut ensuite vérifier que cela correspond bien au cours et à la méthode demandée.
5. Créer des exercices d’entraînement
Exemple :
« Crée trois exercices progressifs sur les fractions. Pose-les-moi un par un et ne donne pas la correction avant ma réponse. »
L’IA devient ici un outil d’entraînement, pas de substitution.
6. Transformer un cours en quiz
Exemple :
« À partir de ce document uniquement, pose-moi dix questions pour vérifier ce que j’ai retenu. »
⚠️ Attention toutefois aux données personnelles : il faut retirer toute information permettant d’identifier quelqu’un avant d’envoyer un document.
7. Vérifier les réponses que l’IA propose (attention, on vous voit !)
Une intelligence artificielle peut se tromper, on ne vous apprend rien.
Il faut donc comparer ses réponses avec :
- le cours ;
- le manuel ;
- les consignes de l’enseignant ;
- une source fiable ;
- son propre raisonnement.
8. Refaire seul·e après avoir été aidé
Selon le contexte et les demandes faites à l’IA, l’élève doit fermer l’outil et essayer de :
- refaire l’exercice ;
- s’assurer que la méthode est comprise ;
- être capable de répondre à une question similaire…
L’intelligence artificielle ne va pas disparaître du quotidien de nos enfants. Que cela nous dérange ou non n’a que peu d’importance, c’est un fait.
Donc, sur l’IA et les devoirs, l’enjeu principal est là : apprendre aux élèves quand l’utiliser, pourquoi et comment… Mais aussi quand s’en passer ! Pour continuer à être capable de réfléchir seul·e 😉
FAQ sur l’IA et les devoirs
Pourquoi ne faut-il pas recopier directement une réponse générée par l’IA ?
Parce que cette réponse peut être fausse ou inadaptée au cours. La recopier ne permet pas non plus de mémoriser la notion ni d’apprendre à raisonner seul. C’est une mauvaise idée pour plein de raisons 😉.
Comment savoir si l’on a réellement compris ?
Il faut fermer l’IA, puis essayer de refaire l’exercice ou d’expliquer la méthode avec ses propres mots. Si cela reste impossible, la notion doit encore être travaillée.
L’IA peut-elle aider à réviser ?
Oui. Elle peut créer des quiz, poser des questions, générer des exercices progressifs ou reformuler une notion. Elle est surtout utile lorsqu’elle pousse l’élève à réfléchir au lieu de lui fournir immédiatement toutes les réponses.
Sources :
https://arxiv.org/html/2604.04721v2
Pour aller plus loin, on vous conseille la très bonne émission d’Arte “Les idées larges” (ça dure seulement 25 minutes) consacrée au sujet : https://www.youtube.com/watch?v=ASciuwRveAg
Articles similaires
Vous pourriez aussi aimer ces articles également.
.png)
.png)
